SOURCE : Le Soir, 3/09/26
Au cœur de Bruxelles, les urgences du CHU Saint-Pierre ne désemplissent jamais. Les équipes médicales accueillent chaque jour des victimes des violences urbaines, parmi bien d’autres situations d’urgence. Dans les couloirs, les urgentistes racontent un quotidien où l’imprévisible est la règle.
lls ne savent pas toujours quand elle arrivera. Ni dans quel état. Parfois, ils ne savent même pas qu’elle arrive. Une victime de fusillade peut être annoncée quelques minutes à l’avance par le Smur. Mais elle peut aussi être déposée directement devant les urgences du CHU Saint-Pierre, sans bilan lésionnel ni préparation préalable. Dans les deux cas, une chose ne change pas : les équipes médicales doivent être prêtes.
Cette préparation commence bien avant l’arrivée du patient. Chaque matin, les équipes se réunissent, vérifient le matériel et répètent les différents scénarios auxquels elles pourraient être confrontées. Chacun connaît son rôle et, surtout, sa place. Dans la salle « trauma », cette répartition est matérialisée jusque dans les vêtements et l’espace. Les vareuses permettent d’identifier les différentes fonctions : voies aériennes, circulation, chirurgie… Le « trauma leader », autrement dit le chef d’orchestre, porte une vareuse jaune. Depuis sa position, il garde une vue d’ensemble sur le patient et coordonne les différents intervenants. Au sol, chacun rejoint la pastille correspondant à son rôle.
Rien n’est laissé au hasard.
« Cela peut paraître un peu anecdotique, mais c’est très bénéfique. Les emplacements précis permettent d’éviter de se marcher sur les pieds. L’objectif est que chacun sache exactement où il doit être et ce qu’il doit faire. Les rôles sont extrêmement définis. Il n’y a pas de doublons, pas de perte de temps parce que deux personnes préparent les mêmes choses, par exemple. Notre communication est également très standardisée », détaille Maximilien Depasse, infirmier et tête pensante de cette organisation de l’espace. Cette précision permet aux équipes de gagner du temps. Beaucoup de temps. Ses collègues acquiescent. « Ce qu’on faisait en 45 minutes, on le fait maintenant en 20 minutes », constate la Dre Emilie Bils, coordinatrice du Trauma Center. Une différence qui peut peser lourd lorsque chaque minute compte. Eric Schweitzer, infirmier en chef adjoint, reconnaît : « Ces 20 minutes gagnées ont vraiment une incidence sur le devenir du patient. »
Trente-deux pour cent des traumatismes dus aux violences urbaines
Le CHU Saint-Pierre est certifié Trauma Center suprarégional de niveau 1 par la DGU, société allemande de traumatologie. « C’est le plus haut niveau de reconnaissance en Europe pour la prise en charge des traumatismes graves », explique la Dre Emilie Bils. « Concrètement, cela signifie qu’on est capables de prendre en charge, 24 heures sur 24 et sept jours sur sept, tous les types de traumatismes. » Aux urgences, les patients sont pris en charge par une équipe pluridisciplinaire composée de quatre médecins, parmi lesquels des chirurgiens, des anesthésistes et des intensivistes, ainsi que trois infirmiers.
Cette expertise s’explique aussi par la localisation de l’hôpital. En plein cœur de Bruxelles, le CHU Saint-Pierre est en première ligne face aux traumatismes liés aux violences urbaines, sans pour autant s’y limiter : chutes de grande hauteur, accidents de trottinettes et de vélos font également partie du quotidien des équipes. Les violences urbaines représentent à elles seules 32 % des traumatismes pris en charge. Parmi les cas les plus sévères, les blessures par arme à feu ou arme blanche comptent pour environ un cas sur cinq. Un phénomène en augmentation, constatent en chœur les urgentistes. Un constat qui fait écho aux chiffres des fusillades à Bruxelles dévoilés par le procureur du Roi, Julien Moinil, lors de sa dernière conférence de presse : plus de 150 fusillades ont eu lieu depuis 2025, dont 69 cette année.
Autre particularité : les patients touchés par balle sont souvent très jeunes. « Dans nos blessés par arme à feu, la moyenne d’âge est de 25 ans. C’est assez jeune. Il y a quelques années, quand j’étais assistante, on en avait de temps en temps, mais c’était rare », raconte la Dre Emilie Bils.
Pour autant, une balle ne modifie pas les règles de la prise en charge. « Notre manière de fonctionner ne va pas changer selon qu’il s’agit d’une blessure par arme blanche, d’une blessure par balle ou d’un accident de trottinette. Le patient sera pris en charge de la même manière », souligne la Dre Marie-Astrid de Villenfagne. Aux urgences, les médecins cherchent d’abord à le stabiliser. « On ne va pas retirer une balle. Notre objectif est de stabiliser le patient en vue de son transfert en salle d’opération. » La priorité est donc de traiter ce qui menace immédiatement sa vie avant de passer à l’étape suivante.
La sécurité, une priorité
Une fusillade peut toutefois avoir une conséquence supplémentaire : elle peut poser une question de sécurité. « Si notre sécurité doit être assurée, certaines mesures peuvent être mises en place. Si la police nous dit, par exemple, que les auteurs sont nombreux, qu’ils pourraient essayer de venir achever la victime ou qu’il existe encore une menace, ce sont des éléments dont il faut tenir compte », précise la Dre Marie-Astrid de Villenfagne. Le risque existe aussi sur le terrain. « Parfois, on reçoit des consignes de la centrale qui nous demande d’attendre à un point de rendez-vous jusqu’à ce que la police soit sur place et ait sécurisé les lieux, parce qu’il peut encore y avoir une agression ou un danger. Souvent, on attend donc que les lieux soient sécurisés avant d’intervenir », témoigne Eric Schweitzer. La Dre Marie-Astrid de Villenfagne poursuit : « L’idée, ce n’est évidemment pas d’aller dans un guet-apens et de se mettre nous-mêmes en danger. »
Mais, pour les soignants, le danger ne vient d’ailleurs pas nécessairement de la victime de fusillade elle-même. « Est-ce qu’un patient traumatisé qui arrive aux urgences va nous mettre en insécurité ? Non. Ce sont plutôt certains patients agressifs qui peuvent poser problème. Et des patients agressifs, on en a effectivement assez régulièrement. » Pour les situations dans lesquelles une menace particulière est identifiée, l’hôpital dispose de ses propres agents de sécurité, qui peuvent faire appel aux forces de l’ordre si nécessaire. Mais la présence de policiers à l’hôpital n’est pas exceptionnelle. Les forces de l’ordre accompagnent généralement les patients victimes d’un accident de la route ou d’une agression afin de pouvoir effectuer les constatations nécessaires, notamment lorsque les faits se sont déroulés sur la voie publique.
Au fil des années, l’hôpital a d’ailleurs renforcé ses procédures avec les forces de l’ordre. « On a une collaboration avec elles et une nouvelle formation est mise en place. Il y a déjà eu des discussions en amont sur la manière de sécuriser l’institution dans ce genre de situation », relate Eric Schweitzer. Un travail qui s’est notamment développé après les attentats, mais qui aujourd’hui est adapté à toute présence d’une personne dangereuse ou toute autre menace au sein de l’établissement. Du côté des soignants, la priorité reste de soigner. « Je dois dire qu’aujourd’hui, la sécurité fait son travail. Quand on soigne un patient, nous n’avons pas notre sécurité en tête », insiste la Dre Marie-Astrid de Villenfagne.
Une expertise qui a un coût
Derrière cette organisation millimétrée, il y a aussi une réalité financière. « Le fait d’avoir un Trauma Center, ça n’apporte pas d’argent à l’hôpital. Il n’y a pas de financement du fédéral pour ça », fait remarquer Vivian Yaz, infirmier. A ce jour, il n’existe pas encore de critères fédéraux du SPF permettant de financer directement ce statut. Les accréditations et les investissements nécessaires restent donc à la charge de l’hôpital.
Reste ce qui ne se mesure pas dans un budget : l’expérience. A Saint-Pierre, les traumatismes sévères font partie du quotidien. Les équipes en voient chaque jour régulièrement. « Notre expertise est importante. Et puis, on fait bien ce qu’on fait souvent aussi », résume Vivian Yaz.

